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Leadership et esprit d’équipe dans les moments difficiles : Entrevue avec Darby Allen

Darby Allen était le chef régional des pompiers lorsque les incendies de forêt catastrophiques de l’Alberta ont ravagé Fort McMurray en 2016. Il a supervisé l’évacuation sans perte de vie de 88 000 personnes, ce qui constitue un record pancanadien. La SCDA l’a rencontré pour parler de leadership compatissant en temps de crise.

Q : Diriger la lutte contre les incendies de Fort Mac a dû être une expérience difficile et complexe, avec une importante dimension émotive. Quel rôle les émotions ont-elles joué dans votre façon de traiter avec la crise ?

R : Les membres des services d’urgence ont certainement vécu des émotions fortes. C’est après tout notre ville qui était prise d’assaut par un incendie dévastateur contre lequel il était très difficile de se défendre. J’ai essayé très fort de fonder toutes mes décisions sur les faits, les avantages et les inconvénients de la situation. C’est plus vite dit que fait. L’évacuation du troisième mai m’a épuisé sur le plan émotionnel. J’étais terrifié à l’idée que les choses pouvaient très mal tourner et que beaucoup de gens risquaient de mourir. Parfois, il était difficile de fonctionner et de rester concentré pendant que cette inquiétude me taraudait.

Q : Les équipes peuvent s’effondrer pendant une crise. D’après votre expérience, comment pensez-vous que les leaders peuvent mieux gérer le stress et les conflits ?

R : Je pense qu’il est d’une importance vitale de garder l’équipe concentrée sur ses objectifs. Le leader se doit d’être calme et concentré, même s’il est troublé intérieurement. Je répétais à mes coéquipiers qu’ils faisaient un travail remarquable — j’ai donné beaucoup de tapes dans le dos et fait bien des câlins. Bien sûr, le travail est stressant et il peut y avoir des conflits, mais la chose la plus importante est la confiance. Faites confiance de tout votre cœur aux gens avec qui vous travaillez et laissez-les faire leur travail. Ils vous feront à leur tour confiance. Cette relation mutuelle est d’une importance capitale.

La première ministre Rachel Notley, la ministre des Affaires municipales, Danielle Larivee, et Darby Allen, la directrice de la gestion des urgences et chef des pompiers, Centre régional des opérations d’urgence, constatent par eux-mêmes les ravages causés par les incendies dans les quartiers de Fort McMurray, le lundi 9 mai 2016. (photo de Chris Schwarz / Gouvernement de l’Alberta).

Q : Vous avez travaillé avec une grande équipe de bénévoles et de premiers intervenants. Comment avez-vous pu traiter avec tous ces travailleurs de passage ?

R : Pour être honnête, je n’y ai pas vraiment réfléchi, ils étaient tous membres de l’équipe en ce qui me concernait. Jusqu’à l’état d’urgence provincial le quatrième jour, nous n’avions que des collaborateurs locaux, et je connaissais la plupart des joueurs. Par contre, la plupart des renforts de la province m’étaient inconnus. J’ai établi de solides relations dès le début avec le groupe dirigeant. J’ai fait entièrement confiance à ceux que je connaissais et j’ai surtout interagi avec eux, ce qui m’a énormément aidé. J’ai passé le plus de temps possible à visiter personnellement les équipes et à leur dire qu’elles faisaient un travail merveilleux. J’aurais seulement aimé les rencontrer tous et leur serrer la main.

Q : Même si l’opération a été saluée comme un énorme succès, sans perte de vie malgré l’ampleur de l’incendie, y a-t-il quelque chose que vous auriez fait différemment ?

R : À l’arrivée du deuxième groupe d’intervention, il y avait beaucoup d’employés ayant des compétences différentes et, bien sûr, plusieurs membres du service des incendies. Nous avons eu une réunion à leur arrivée et leur avons assigné des postes de travail pour prendre le relais du personnel de la région. Comme nous avions mal annoncé ce transfert à notre personnel local, il y a eu un initialement des conflits. Ils ne voulaient pas être remplacés et j’avais sous-estimé leur détermination. C’est la seule chose que je changerais, parce que mon personnel méritait mieux.

Q : Parlez-moi du rôle que joue la compassion dans votre approche du leadership.  Les leaders peuvent-ils cultiver la compassion en eux-mêmes ?

R : À mon sens, la compassion est une part importante du leadership. Elle se traduit pour moi par le souci de prendre soin des gens. Je crois qu’on ne peut pas enseigner la compassion, ou une nature bienveillante, ou un désir d’aider les gens dans le besoin. Vous développez ces traits en tant que personne, à partir de votre éducation et de vos expériences dans la vie. Un leader peut essayer d’être plus compatissant, et cela peut fonctionner à l’occasion, mais je crois qu’il reviendra toujours à sa vraie nature, surtout en période de stress.

Q : Quelle est, selon vous, la meilleure approche pour faire face à la dissidence et aux désaccords qui peuvent provenir de vos subalternes et de ceux qui vous dépassent ?

R : La réponse est différente pour ce que j’appelle le « leadership normal » et le « leadership de crise ». J’ai cependant rencontré peu de dissidence. En mode normal, j’entrerais en discussion, à plusieurs reprises si nécessaire et je ferais de mon mieux pour convaincre la personne. J’essaierais de trouver un argument qui représente un avantage pour elle. En mode crise, on n’a tout simplement pas le temps. Pendant l’incendie, j’ai appris qu’une organisation au sein du Regional Emergency Operations Center allait à l’encontre d’une directive que j’avais donnée. J’ai immédiatement rencontré le patron de ce groupe et il a admis que la rumeur était vraie. Je lui ai dit que ses ordres étaient annulés et qu’il n’irait plus jamais contre les miens. Il s’est incliné !

Q : Vous êtes devenu un héros aux yeux de bien des gens de Fort Mac. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Pouvez-vous nous dire comment cette étiquette a pu vous affecter dans votre vie personnelle et professionnelle ?

R : Tout d’abord, je n’associe toujours pas avec ce « mot en H  »  — j’avais un travail à faire, et je l’ai fait du mieux que je pouvais. Cela dit, j’apprécie vraiment tout ce que les gens ont dit de merveilleux à mon sujet. J’ai de la difficulté à exprimer en mots ce que les gens de Fort McMurray représentaient pour moi, ils sont vraiment si spéciaux et merveilleux. Ils étaient courageux, attentifs et si attentionnés envers les autres. Même les gens qui ont perdu leur maison m’ont remercié pour tous nos efforts. C’est une expérience incroyablement émouvante. Je ne crois pas que l’étiquette ait eu un impact sur ma vie personnelle, mais elle a peut-être renforcé le désir des gens de venir m’écouter parler.

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